Mission menée en 2023 puis 2024 avec Cœur du Web, l'agence que j'ai fondée. Mon rôle portait sur le pilotage et l'architecture, en binôme avec un associé, aux côtés de trois développeurs camerounais recrutés pour le projet.

Deux composantes sans équivalent sur le marché

Une base d'adressage numérique ouverte, destinée à devenir la référence du pays pour localiser un lieu là où l'adressage classique ne couvre pas tout le territoire. Puis une plateforme urbaine construite sur cette base, pour outiller les agglomérations. Aucune des deux n'existait en logiciel prêt à l'emploi.

L'absence d'équivalent sur le marché n'était pas un argument de vente, c'était un constat vérifié avant de proposer quoi que ce soit. L'adressage numérique souverain d'un pays et la plateforme urbaine de ses agglomérations ne sont pas des besoins que couvre un abonnement logiciel, et prétendre le contraire aurait fait perdre au programme le temps qu'il n'avait pas.

Le sujet ressemble à celui de n'importe quel arbitrage entre un outil du marché et du sur-mesure, à l'échelle près : ici, le mauvais choix se serait payé en souveraineté, pas seulement en budget.

Trois contraintes qui excluaient la solution évidente

  • Un réseau intermittent. Le terrain couvre l'urbain, le péri-urbain et le rural. Une application qui exige une connexion permanente n'y sert à rien.
  • Pas d'adressage formel préexistant. Impossible de s'appuyer sur un référentiel de rues et de numéros, puisque c'était précisément ce qu'il fallait construire.
  • La souveraineté, dès le premier jour. Code, données et hébergement devaient être pilotés par l'institution camerounaise, pas confiés à un prestataire français qui les restituerait plus tard.

S'ajoutait une fenêtre de calendrier courte. Il n'y avait ni le temps d'un cycle de spécification long, ni la marge pour livrer une démonstration qui ne tiendrait pas en production. Nous sommes donc entrés en construction avec un cadrage léger mené en parallèle, ce qui est l'inverse de ce que je recommande d'ordinaire et ce que j'assume ici parce que la contrainte de calendrier était réelle et connue de tous.

Ce compromis a un coût, et il est honnête de le nommer : une part de la conception s'est faite au contact du terrain plutôt que sur le papier, ce qui exige une capacité de décision rapide côté pilotage et une confiance que tous les commanditaires n'accordent pas.

Construire pour un réseau qui tombe

Le principe retenu tient en une phrase : l'utilisateur enregistre sa contribution localement et elle remonte quand la connexion revient. Le repérage s'appuie sur la position satellitaire et une description courte, plutôt que sur un standard d'adressage inexistant.

Ce choix a des conséquences en cascade sur toute la chaîne, jusqu'à la gestion des conflits entre deux contributions faites hors ligne sur le même lieu. C'est le genre de décision qui se prend une fois, tôt, et qu'on ne peut plus reprendre ensuite sans tout redéfaire : exactement le type d'arbitrage qui justifie qu'un pilote soit présent dès la conception plutôt qu'à la recette.

La pile a été choisie libre et hébergeable indépendamment, non par préférence technique mais parce que la contrainte de souveraineté l'imposait. Une dépendance à un service propriétaire aurait rendu la transmission illusoire.

Former ceux qui prendraient la suite

Trois développeurs camerounais ont été recrutés sur place et formés sur le projet, en binôme avec l'équipe. Ils ont écrit du code parti en production et sont passés par les mêmes revues que les autres. À la fin de la mission, ce sont eux qui ont maintenu et fait évoluer les deux composantes.

C'est la décision dont je suis le plus certain avec le recul, et c'est aussi celle qui coûte le plus cher à court terme : former pendant qu'on livre ralentit la livraison. La ligne de budget correspondante est toujours la première qu'un commanditaire pressé propose de couper.

La justification tient en une observation simple. Livrer les sources d'un logiciel à quelqu'un qui ne sait pas les faire évoluer ne transmet rien du tout : on lui remet une archive, pas un outil. La souveraineté du code n'a de sens que si la souveraineté des compétences suit.

Le socle, et sa trace publique

La base d'adressage et la plateforme urbaine reposent sur le socle technique de BougeMaville, une solution de signalement géolocalisé que j'ai conçue et qui était déjà déployée dans des villes et des agglomérations avant ce programme. Le socle n'était donc ni un prototype ni une promesse commerciale : il tournait ailleurs.

C'est un point qui compte au moment de choisir entre construire de zéro et partir d'une base existante. Reprendre un socle éprouvé ne dispense pas de l'adapter, et l'essentiel du travail au Cameroun a porté sur ce que le socle ne savait pas faire : le fonctionnement hors ligne durable et le repérage sans adressage formel. Mais cela évite de redécouvrir des problèmes déjà résolus, sur un programme dont le calendrier ne le permettait pas.

Page d'accueil de BougeMaville, présentant le signalement citoyen depuis un téléphone
Le socle, tel qu'il est proposé aux collectivités : signalement géolocalisé depuis un téléphone, remontée vers les services. Capture du site de la solution, août 2026.
Reportage diffusé sur France 2, dans lequel Laura Tenoudji m'interroge sur l'application. Cinq minutes, publié le 10 décembre 2019. Lecture sans cookie de suivi.

Ce que prouve une sortie de mission

Les sources ont été remises avec un guide d'auto-hébergement, les accès et l'hébergement sont au nom de l'institution, et la disponibilité de la plateforme a été totale sur la durée de l'opération. Le projet n'est pas resté un actif de l'agence.

Trois conditions cumulatives pour qu'une livraison soit transmissible : les sources exploitables, l'hébergement au nom du commanditaire, et des personnes capables de faire évoluer le logiciel
Les trois conditions se cumulent : il en manque une, et la transmission devient nominale.

La preuve qu'un projet a été bien construit ne se lit pas à la livraison, elle se lit le jour où le client décide de reprendre la main. Ici, elle s'est jouée deux fois : la base d'adressage a servi de socle à la plateforme urbaine sans nouveau cycle d'engagement, et l'équipe locale a pris la suite sans rupture.

Le même critère s'applique à des projets sans commune mesure avec celui-là. Sur une refonte de site comme sur une application métier, la question utile au moment de signer est de savoir ce qui reste chez vous quand le prestataire s'en va : les sources, les accès, la documentation, et quelqu'un capable de s'en servir. C'est ce que doit prévoir le choix du prestataire, bien avant la recette.

Questions fréquentes

Parce qu'aucun logiciel du marché ne couvrait l'adressage numérique souverain d'un pays ni la plateforme urbaine de ses agglomérations. Le sur-mesure se justifie quand le besoin n'a pas d'équivalent, pas quand il en a un qu'on trouve imparfait. Dans le second cas, l'adaptation coûte presque toujours moins cher que la construction.
Trois choses vérifiables et non trois intentions : les sources sont remises dans un format exploitable avec un guide d'installation, l'hébergement et les accès sont ouverts au nom de l'institution et non du prestataire, et des personnes de son côté savent faire évoluer le logiciel. Il manque une des trois, et la souveraineté est nominale.
Parce que la mission est ponctuelle et que le logiciel, lui, doit vivre après elle. Former pendant la construction ralentit effectivement la livraison, et c'est le prix de la continuité. Le calcul se fait sur la durée de vie de l'outil, pas sur la durée du contrat, et il s'inverse dès la première année d'exploitation.
Laurent Tulpan

À propos de l'auteur

Laurent Tulpan

Directeur de projet digital senior, ancien développeur et expert SEO depuis 2005. Il pilote des refontes, des applications métier et des plateformes pour le compte de ses clients, pour des grands comptes, des PME et des institutions publiques. Découvrir son approche.

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